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  Joshin Luce Bachoux. nonne bouddhiste, a été ordonnée au Zuigakum. un monastère de la montagne japonaise, voilà quinze ans. Elle a ouvert, en 1991, la Demeure sans limites, à la fois temple zen et lieu de retraite, a Saint-Agrève. en Ardeche. 

      Les pieds, si injustement méprisés ont parfois de bonnes leçons à donner à l'intellect.

Un moment noyé de tristesse. Il est vrai que ce jour est gris, et humide, et froid.

Mais sans rien écouter de plus, je sors. Je vais suivre mes pieds.

Un de ces moments de creux... Sans raison spéciale, peut-être les branches noires et nues, le ciel gris, les soirs qui viennent trop tôt. Un de ces moments où l'on se sent comme une plante en pot oubliée, toute recroquevillée, desséchée, pleine de vieilles toiles d'araignée. Le cœur sec, et pourtant plein d'auto apitoiement. On n'a pas envie d'être seul, mais les autres ne nous cachent pas qu'ils nous ont connu plus agréable. Le matin, on se tire du lit mais le jour paraît sans promesse, et la fin de la journée, sans joie. Un moment noyé dans la tristesse, lorsqu'on est fermé à soi-même et au monde, enfoui sous un monceau de petites contrariétés... En vain, j'essaie de faire revenir la plénitude des matins d'été baignés de lumière et de chants ; ils semblent aujourd'hui aussi plats et décolorés qu'une vieille photo aux personnages anonymes, aux couleurs passées.

« L'été, ah! C’est bien fini, l'été, regarde un peu dehors... »  II y a dans ma tête - depuis quand? - une vieille sorcière, qui n'y voit que du noir! Comment est-elle arrivée là, et comment l'en faire sortir? Mes livres préférés prennent la poussière et mes pinceaux de calligraphie se dessèchent doucement dans leur boîte. J'en ai assez de cette tête et de ses plaintes ! En un effort, je décide d'aller voir un peu ailleurs si j'y suis : du côté de mes pieds, pourquoi pas ? Ils vont bien, mes pieds, je les sens plutôt dynamiques, eux, et prêts au départ. « Sortir ? Avec ce temps ? Avec ce froid ? Et puis pour quoi faire ?» Je ne l'écoute plus, cette tête grinçante, hou! qu'elle est laide ! Je glisse mes pieds dans une paire de chaussures de marche bien confortables et, sans rien écouter de plus, je sors. Il est vrai que ce jour est gris, et humide, et froid... Mais, stop! Je vais suivre mes pieds. Ils savent bien ce qu'ils veulent : ils m'emmènent, joyeux et conquérants, vers la forêt. Ils se détendent, s'épanouissent au contact du chemin, pendant que là-haut, une voix poursuit : < Et où on va comme ça ? Ce n'est vraiment pas beau ici en ce moment... » Mes pieds n'en ont cure. L'un après l'autre, ils font résonner le sol gelé, adoptent un rythme de tambour, affirment dans leur élan que la vie est là, juste où ils sont, et pas la peine de s'encombrer avec une tête par trop râleuse !

Et elle rouspète, cette tête, elle voudrait bien revenir en arrière, dans son obscurité, mais que peut-elle faire contre mes pieds de plus en plus enthousiastes, qui veulent aller de l'avant, au-delà de la forêt, au-delà de la colline... Tiens, tiens, un petit air fre­donné : < La, la, la ». Et toute gênée, la sorcière grommelle de nouveau, mais on sent bien que le cœur n'y est plus. Quelque chose à l'intérieur s'ouvre, se déploie, respire à nouveau. Le corps s'allège, quand l'esprit arrête d'être exaspéré par tout et par lui-même ! Marchons... Deux pas, inspirer, deux pas, expirer, regarder autour...

C’est idiot, bien sûr, que je respire », essaie d'argumenter la vieille sorcière.

Mais sa voix est bien faible et personne ne relève. Mes pieds savent bien qu'elle n'a pas plus de pouvoir que ce que je lui donne.

Au retour, mes pieds m'emmènent vers la cuisine ; comme la pièce est chaude, et agréable! * Tu fais le dîner? Tu veux un coup de main ? > Pour toute réponse, j'obtiens un regard méfiant:

< On ne t'a pas vue si aimable depuis un bout de temps », me répond-on silencieusement. Mes pieds s'agitent de rire dans les chaussures : ils savent  bien, eux, qu'ils ont choisi le bon chemin et qu'ils ont semé la vieille sorcière. Et que c'est à mes mains, maintenant, de compléter le travail pour finir de tout remettre en équilibre. « Laisse, je vais éplucher... » •

Tag(s) : #LECTURE